Pour Micheline

Pour Micheline

Micheline est morte ! Si je pouvais penser, alors que je l’ai jouée durant tant d’années, qu’un jour j’aurais à écrire ces mots. Elle ne fut pas ma première « maitre », ce fut Marlène qui était alors, nous étions en 68, dans le « camp » du Living théâtre, ou de celui de Barba ou de Grotowski. Le théâtre du corps. Auquel j’adhérai aussitôt, poussé par la frustration sexuelle exercée durant tout mon adolescence par ma terrible mère et, il faut bien le dire aussi, par le goût de la mode. Micheline, au contraire, pratiquait et enseignait celui du verbe et des grands textes. Duquel je me suis senti, dés le premier cours et au contraire de mon ami, Bruno Raffaelli, totalement étranger et même allergique.

Mais surtout : incompétent ! Je n’y arrivais pas. Crispé, coincé, paralysé, aucun son ne sortait de ma bouche, et quand ils sortaient, les mots sonnaient faux, le ton était celui de la pire convention. Et rien, aucune injonction ni conseil de Micheline ne pouvait rien y faire : c’était pas pour moi. De longues années plus tard, alors que j’improvisais sur ma vie de jeune homme, surgit une scène incroyable, celle où Bruno joue sous sa direction et sous mes yeux l’idiot de Dostoievski, qui me fit réaliser combien cette incapacité, ce blocage, m’avaient marqué et traumatisé. Et le regret que je conservais de ne pas avoir su mieux l’entendre et la comprendre. Même si, après tout, chacun a son destin : Bruno est devenu un pilier de la Comédie française, et moi, après avoir été à l’école d’Ariane Mnouchkine, suis devenu le farceur et le saltimbanque de ma propre vie jouée ; et rêvée.
J’ai retrouvé Micheline il y a 2 ou 3 ans, elle était déjà fatiguée, mais toujours aussi vive et passionnée, et je lui ai raconté tout ça. Elle en parut émue mais aussi amusée. Et cette scène où je la joue, centrale dans ma Danse du Diable, et qui l’avait à l’époque peut-être un peu choquée, je crois qu’elle a compris alors la douleur et le regret qu’elle cachait mais sans lesquels sans doute je ne l’aurais jamais « trouvée ».

J’ai découvert aussi ce jour là qu’elle n’était pas -seulement…- cette bourgeoise amusante d’Aix en Provence que je m’étais tellement amusé à singer et caricaturer, mais aussi, mais surtout, la fille d’un très grand résistant, une véritable « figure », dont le destin héroïque lui avait fait vivre une jeunesse dramatique et romanesque dont le récit qu’elle me fit alors me laissa stupéfait, bouche bée. Quelle bonne idée avais-je eu de vouloir la retrouver, la revoir et lui parler. C’est ce souvenir, autant que cette scène que j’ai tellement jouée, qui me rend aujourd’hui cette perte un peu moins cruelle et la tristesse qu’elle m’inspire un peu plus douce. Nous serons demain, Bruno et moi (et je crois aussi Geneviève Esménard qui fut la merveilleuse partenaire que Micheline m’avait donnée -hélas pour elle !- pour cette scène de Pirandello où je fus si mauvais…) au joli cimetière du Grand Saint Jean afin de l’embrasser une dernière fois ; par la pensée comme par le cœur.

Salut, Micheline ! Merci pour ce que tu nous a donné et ce que tu as été. Et maintenant : repose en paix.

Philippe Caubère.